« Les vieilles pierres émeuvent par leur authenticité. »
Lancelot Guyot, fondateur de l’entreprise Tous au château,
a repris en octobre 2022 la gestion de l’hôtel-Dieu de
Tonnerre, fondé au XIIIème siècle par Marguerite de Bourgogne.
Après la Ferté-Saint-Aubin, Saint-Brisson-sur-Loire et
Beaumesnil, cet édifice s’ajoute à la liste de monuments
historiques remis en valeur par ce jeune entrepreneur.

Permanences — Pouvez-vous nous présenter l’hôtel-Dieu de Tonnerre ?
Lancelot Guyot — L’hôtel-Dieu de Tonnerre est un hôpital d’église, toujours consacré, fondé par Marguerite de Bourgogne au XIIIème siècle. Cette dernière est d’ailleurs inhumée dans le chœur. Il permettait d’accueillir gratuitement tout malade se présentant à sa porte. L’édifice est le plus long dans son genre en Europe médiévale : 96 mètres de long, 21 de large et 20 de haut. La charpente se distingue par son caractère exceptionnel : elle a été réalisée avec les bois de Meaulnes, à proximité, ainsi que les châtaigniers de Puisaye. Outre cette extraordinaire architecture, l’hôtel-Dieu bénéficie également d’une riche collection muséale : archives des religieuses retraçant la tenue de comptes, gravures,
sceau, bagues et autres bijoux de Marguerite de Bourgogne, statues, mobiliers et textiles… Il est classé aux Monuments historiques depuis 1862.
P. — Quel projet allez-vous développer à l’hôtel-Dieu ?
L.G. — Il s’agira de transmettre l’histoire de cet édifice et de son fonctionnement à travers différents moyens : la modernisation de la muséographie, c’est-à-dire la manière de présenter les œuvres, le jeu, la technologie, le spectacle “son et lumière” seront les médias de cette histoire exceptionnelle… Très concrètement, nous imaginons un parcours de visite à l’intérieur de la nef, sous forme de chemin de croix, avec des stations visuelles et sonores permettant de raconter les moments importants de l’histoire de l’hôtel-Dieu. À ce parcours permanent vont s’ajouter des évènements s’adaptant au calendrier : concerts, chasse aux œufs à Pâques ou encore explication de la messe annuelle célébrée le jour de la Sainte Marguerite dans la nef. Cette messe est inscrite dans le testament, toujours en vigueur, de Marguerite de Bourgogne. Les jardins s’intègrent au domaine et feront l’objet d’une mise
en valeur. La proximité avec Chablis nous donne aussi quelques idées dans le domaine de l’œnologie.
P. — Ce besoin de transmettre s’accompagne-t-il d’une certaine vision de la culture ?
L.G. — En effet, je considère que la culture doit être accessible à tous. Cela n’est pas forcément lié à un prix d’entrée, mais davantage à un contenu attractif, capable d’attirer tout type de public dans ces grands monuments. Tonnerre est une ville qui a beaucoup souffert de la désindustrialisation de notre pays, je souhaite d’abord que les habitants de Tonnerre et de l’Yonne se réapproprient ce patrimoine en venant le redécouvrir sous un autre angle. À nous de trouver de nouveaux moyens pour leur parler et leur présenter des œuvres que, spontanément, ils n’iraient pas voir. La population locale est très attachée à l’histoire de sa région ; les habitants soutiennent le projet et certains souhaitent s’investir personnellement. Nous souhaitons canaliser cette motivation pour contribuer au rayonnement de la ville et faire en sorte que l’hôtel-Dieu retrouve un équilibre économique. Le projet repose donc sur la diversification des publics : enfants, familles et, en tout premier lieu, les riverains. Si les locaux ne viennent pas visiter leur patrimoine ou ne le connaissent pas, comment pourraient-ils être des ambassadeurs auprès des touristes accueillis sur le territoire ?
P. — Ne craignez-vous pas de trahir le message historique en le simplifiant excessivement ?
L.G. — Non, contrairement à d’autres types de spectacles, nous restons dans l’authentique. Le décor demeure une architecture qui existe, un mobilier ancien. Le discours que nous tiendrons sera conforme à ce qui s’est passé au fil de l’histoire de ce lieu. Le visiteur sera immergé dans une époque à l’opposé de la sienne, à travers des éléments du réel. Nous évitons cependant les débats très spécialisés, comme la datation de tel ou tel objet ou la question des influences architecturales. En effet, ce n’est pas ce que le visiteur peut ou veut retenir. Au sens strict, il s’agit de vulgarisation scientifique. De la même manière, le numérique ne sera pas utilisé de manière outrancière car nous voulons qu’il y ait un véritable contact entre l’édifice et le touriste ; nous utilisons les nouvelles technologies pour mettre en valeur le réel, créer de l’émotion et l’interaction avec les visiteurs.
P. — Rencontrez-vous des obstacles dans la mise en place de ce projet ?
L.G. — Sans parler de véritables obstacles, nous rencontrons en effet de nombreuses difficultés dans ce type d’entreprise. Tout d’abord, il faut parvenir à se coordonner avec les différentes institutions : la communauté de communes, la ville, le départe- ment et la région. Que ce soit en termes d’agenda ou de budget, ce projet n’est pas forcément la priorité de toutes les collectivités. La situation en plein cœur de la ville est un atout et nous conduit à avancer en équipe avec la commune. Les moyens sont aussi limités à l’échelle
régionale, mais nous sentons malgré tout une motivation sincère pour valoriser ce patrimoine et cette ville au passé si riche. Cela constitue un réel défi qu’il m’a paru intéressant de relever. La ville de Tonnerre a un patrimoine très conséquent et malheureusement sous-exploité ; sa situation et une mise en valeur originale donnent bon espoir pour la suite.
P. — Pouvez-vous nous dire quelques mots de l’entreprise Tous au Château ?
L.G. — C’est une entreprise que j’ai créée à la sortie de mon école de commerce. Elle se spécialise dans la valorisation des monuments historiques, en proposant des conseils aux propriétaires et aux gestionnaires de châteaux. L’idée est d’imaginer des modèles économiques stables permettant de redresser l’équilibre financier d’un monument et de restaurer le bâtiment, tout en étant respectueux du patrimoine à transmettre. Pour moi, une bonne restauration est une restauration invisible : les interventions envisagées n’effacent pas la marque du temps sur les pierres ; celles-ci émeuvent donc toujours par leur authenticité et leur message historique. L’entreprise met également en réseau les différents châteaux familiaux : celui de Marzac, qui appartient à mes parents, Jacques et Catherine Guyot ; celui de Bridoire, racheté par ma sœur Alice ; celui de Vaux, acquis par mon frère Édouard ; et les miens : Saint-Brisson-sur-Loire, Beaumesnil et la Ferté-Saint Aubin. Dans ces différents châteaux, nous opérons pour restaurer et transmettre une certaine mémoire vivante à travers des visites animées, des jeux, notamment des escape-games, des enquêtes, le Cluedo… Le public visé demeure en priorité familial car nos châteaux ont été, avant tout, des maisons de famille transmises de génération en génération ; et les enfants sont nos visiteurs de demain. Il est donc vital pour nous de les sensibiliser à l’Histoire de France et au patrimoine, tout en leur montrant qu’on peut visiter un monument historique en s’amusant !
Propos recueillis par Domitille de Brosses pour le compte de la revue Permanences, n° 588 datant du 1er trimestre 2022
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Pour aller plus loin :
L’entreprise Tous au château (Vivez l’histoire autrement ! ) : Le nom de notre entreprise résume bien notre philosophie : accueillir un public le plus large
possible et lui transmettre notre virus pour les vieilles pierres. Réinventer les visites de château, notamment pour le public familial. Oui, il est possible de
visiter un château sans s’ennuyer et non, tous les châteaux ne se ressemblent pas !




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