« Lorsque l’enfant paraît… » de Victor Hugo.

Jean-Baptiste Greuze, Tête d’enfant, dit La Petite Nanette,1770-1780, huile sur bois, 40,5 × 32 cm, Montpellier, musée Fabre. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / Photo Frédéric Jaulmes

Le texte :

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,
Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d’un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l’enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
On rit, on se récrie, on l’appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
De patrie et de Dieu, des poètes, de l’âme
Qui s’élève en priant ;
L’enfant paraît, adieu le ciel et la patrie
Et les poètes saints ! la grave causerie
S’arrête en souriant.

La nuit, quand l’homme dort, quand l’esprit rêve, à l’heure
Où l’on entend gémir, comme une voix qui pleure,
L’onde entre les roseaux,
Si l’aube tout à coup là-bas luit comme un phare,
Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
De cloches et d’oiseaux !

Enfant, vous êtes l’aube et mon âme est la plaine
Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez ;
Mon âme est la forêt dont les sombres ramures
S’emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés !

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,
Car vos petites mains, joyeuses et bénies
N’ont point mal fait encor ;
Jamais vos jeunes pas n’ont touché notre fange ;
Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange
À l’auréole d’or !

Vous êtes parmi nous la colombe de l’arche.
Vos pieds tendres et purs n’ont point l’âge où l’on marche ;
Vos ailes sont d’azur.
Sans le comprendre encor, vous regardez le monde.
Double virginité ! corps où rien n’est immonde,
Âme où rien n’est impur !

Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés,
Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers !

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur ! l’été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !

Victor Hugo, Les feuilles de l’Automne, XIX

Analyse :

Le poème célèbre l’arrivée miraculeuse de l’enfant au sein du cercle familial comme source de joie pure et d’émerveillement universel.

À travers une structure symétrique (alexandrins rimés en AABCCB), Hugo illustre l’apparition joyeuse de l’enfant, exaltant son innocence comme un reflet divin et un baume pour les âmes sérieuses. La musicalité des vers, fondée sur le rythme, les sonorités et les répétitions, traduit la douceur, la joie et l’émotion collective suscitées par l’arrivée de l’enfant.

La musicalité repose aussi sur un usage abondant des assonances et allitérations douces, notamment en a, l et m, sons ouverts et liquides qui évoquent la tendresse et l’apaisement : « famille », « lumière ». Ces sonorités claires participent à l’atmosphère lumineuse du poème et accompagnent l’image de l’enfant comme source de clarté. À l’inverse, lorsque Hugo évoque les adultes, les termes « patrie », « Dieu» constituent des sons plus fermés et plus graves, créant un contraste sonore qui renforce l’opposition entre le monde adulte et l’univers de l’enfance.

Le poète souligne donc la fragilité de l’enfant. Hugo évoque sa petitesse, son ignorance du monde, mais cette faiblesse n’est jamais négative : elle appelle la tendresse et la protection. Les adultes se sentent responsables de cet être nouveau, et cette responsabilité les élève moralement. L’enfant devient alors un lien entre les générations, un héritage vivant qui oblige les anciens à se dépasser.

Enfin, le poème prend une dimension presque spirituelle. L’enfant est perçu comme un don, presque comme une présence angélique. L’invocation finale suggère que l’enfant n’est pas seulement un fait biologique, mais un mystère sacré.

Ainsi, dans « Lorsque l’enfant paraît », Victor Hugo propose une vision profondément optimiste de l’enfance. À travers une poésie accessible et émouvante, il montre que l’enfant est à la fois source de bonheur, d’espérance et de renouveau moral. Le poème célèbre la vie dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus précieux, faisant de l’enfant le symbole d’un avenir encore ouvert et prometteur.

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