Article rédigé par Bertrand de Brosses.

Quand Cocteau croise Orphée : Le Poète au-delà du Miroir
Pourquoi Jean Cocteau a-t-il passé sa vie à poursuivre le fantôme d’Orphée ? Pour beaucoup, le film de 1950 est un mystère, et son « Testament » de 1960, une énigme absolue. Pourtant, ce diptyque n’est pas une simple réécriture d’un mythe grec : c’est une initiation, un chemin de croix artistique où le poète doit mourir pour devenir éternel.
Le choc des mondes : La Poésie face au Matérialisme
Au cœur d’Orphée (interprété par Jean Marais), il y a un conflit brutal entre deux forces. D’un côté, la Princesse (Maria Casarès), qui incarne la Mort et la Poésie pure (Cégeste). De l’autre, Aglaonice, une figure que l’on oublie trop souvent mais qui est cruciale.
Aglaonice, c’est l’anti-poésie. Elle représente le monde utilitaire, le routinier, le « rentable ». Elle est la chef d’une ligue qui veut de l’ordre et du sens là où le poète cherche le rêve. Pour elle, les messages cryptiques que reçoit Orphée à la radio ne sont que du bruit inutile. Elle est la gardienne de notre prison terrestre, celle qui veut nous empêcher de regarder de l’autre côté du tain et nous ramène toujours vers la terre.
L’initiation « en creux » : Le Chevalier à la Charrette
Pour comprendre l’étrange passivité d’Orphée, il faut regarder du côté de la légende de Lancelot ou le Chevalier à la Charrette. Dans le roman de Chrétien de Troyes, Lancelot accepte de monter dans une charrette d’infamie, perdant son honneur pour sauver sa reine.
Chez Cocteau, c’est une initiation en creux. Le poète ne devient pas un héros par des exploits, mais par ce qu’il accepte de perdre. Il doit :
- Accepter de passer pour un fou aux yeux d’Aglaonice.
- Traverser le miroir (son propre « Pont de l’Épée »).
- Se laisser guider par la Mort elle-même.
Ce n’est pas une quête de pouvoir, mais une quête de réconciliation et de libération. Le poète doit réconcilier sa vie d’homme (Eurydice) et sa destinée d’artiste (la Princesse).

L’inversion du sacrifice : Un crime d’amour
La fin d’Orphée est bouleversante par son inversion. Dans le mythe antique, Orphée échoue. Chez Cocteau, il semble « gagner » : il retrouve Eurydice et sa maison. Mais c’est un « reculer pour mieux sauter ».
Le vrai drame est de l’autre côté : la Princesse et son aide de camp Heurtebise sont arrêtés par les « Juges » de l’au-delà. Pourquoi ? Parce qu’ils ont commis le crime d’aimer un vivant. La Poésie se sacrifie pour renvoyer le poète à sa destinée terrestre, le laissant mûrir jusqu’au saut final.
Le Testament : La digestion du Mythe
Dix ans séparent les deux films. Pourquoi ce temps ? Parce qu’on ne brûle pas les étapes. Il a fallu à Cocteau une décennie pour « digérer » son inspiration et passer du « Il » (l’acteur Jean Marais) au « Je » (Cocteau lui-même dans le film).

Le Testament d’Orphée n’est pas une suite, c’est l’accomplissement. Le poète n’a plus besoin d’histoire, il devient sa propre matière première. Il a muri ; Il déambule dans ses propres rêves, croise des amis (Picasso) , retrouve la princesse, Cégeste. Il ne comprend pas encore, il ne comprendra peut-être jamais mais il aperçoit tel un visionnaire, très furtivement, Œdipe et sa cécité, la sphynge et ses mystères, Athéna la décocheuse de flèches et sa sagesse divine … et finit par s’envoler. Il n’y a plus rien à comprendre, il n’y a qu’à contempler la « synchronisation » d’un homme avec son œuvre.
Conclusion
Ne cherchez pas la logique là où réside la magie. Cocteau nous enseigne que le miroir n’est pas un mur, mais une porte. Pour la franchir, il faut simplement accepter, comme Lancelot, de monter dans la charrette et de laisser l’inspiration nous mener là où « le silence va plus vite à reculons ».




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