Entretien avec Christophe Beth.

Christophe Beth : Le Service du Beau au Musée Jacquemart-André

Ancien officier de la Légion Étrangère devenu administrateur du Musée Jacquemart-André, Christophe Beth place la notion de service au cœur de son action culturelle. Pour lui, diriger ce haut lieu du patrimoine parisien consiste à favoriser l’émerveillement du public face à l’exigence du beau. Dans cet entretien, il partage sa vision de la contemplation comme un remède à l’immédiateté de notre époque. Un témoignage inspirant sur la transmission et la dimension spirituelle de l’art

En quoi consiste votre fonction d’administrateur de musée au quotidien ?
J’exerce mes fonctions au Musée Jacquemart-André depuis quatre ans. Auparavant, j’étais directeur d’un site historique. Je travaille aujourd’hui en étroite collaboration avec un conservateur du patrimoine, principalement chargé de la conservation des œuvres de la collection permanente du musée.
Pour ma part, je supervise l’ensemble des activités du musée : organisation et planification des visites des expositions temporaires et des collections permanentes, coordination des équipes et gestion des différents services. Le musée comprend une librairie et un restaurant et est également régulièrement privatisé en soirée ; il m’appartient donc d’assurer la cohérence et la bonne articulation de l’ensemble de ces activités.

Quels aspects de votre métier vous motivent le plus ?
Ce qui me motive particulièrement, c’est la responsabilité d’une équipe et la possibilité de porter de nouveaux projets. Il est essentiel de susciter l’adhésion de l’ensemble du personnel et, pour cela, de savoir se remettre en question en permanence. La création de nouveaux parcours de visite suppose également de réfléchir à la manière de stimuler la curiosité du public et de renouveler son regard. Imaginer ces dispositifs et constater leur réception constitue une part très stimulante de mon activité.

« Du commandement d’unités opérationnelles au sein de la Légion Étrangère à la direction de grands sites culturels, l’accomplissement se trouve dans le service. »

Sur votre profil Linkedin, vous évoquez vos missions comme un service. Que signifie pour vous cette notion de « service » dans le cadre d’un musée ?
La conception contemporaine de l’autorité tend souvent vers une forme de verticalité dominatrice. Pour ma part, j’en ai une vision différente : je considère que l’autorité s’exerce d’abord comme un service. Autrefois, dans l’armée, je dirigeais des hommes avec pour mission de pacifier des zones de conflit. Aujourd’hui, la nature de la mission a changé, mais sa finalité demeure identique : être au service des personnes que je dirige et, plus largement, du public. Il s’agit de permettre au plus grand nombre d’accéder à la culture. Cette responsabilité est particulièrement enthousiasmante.

Pouvez-vous nous présenter le Musée Jacquemart-André ?
Le Musée Jacquemart-André est dans un hôtel particulier édifié entre 1869 et
1876 par Édouard André, héritier d’une grande famille de banquiers. Nous sommes alors à l’époque des vastes transformations urbaines conduites par le baron Haussmann. André acquiert un terrain sur le nouveau boulevard Haussmann afin d’y faire construire sa demeure. Collectionneur passionné, il commence à acquérir de nombreuses œuvres d’art. Une dizaine d’années plus tard, il épouse Nélie Jacquemart, peintre de formation. Tous deux partagent
une véritable passion pour l’art et enrichissent considérablement leurs collections au fil de leurs voyages, constituant notamment un ensemble exceptionnel de peintures et de mobilier. À la mort d’Édouard André, en 1894, son épouse hérite de l’ensemble des collections, malgré les réticences de la famille André. Elle poursuit les acquisitions avant de décider de léguer la propriété et les œuvres à l’Institut de France afin d’en faire un musée. Celui-ci
ouvre ses portes au public en 1913.

En quoi ce musée se distingue-t-il des autres musées parisiens ?
À l’origine demeure privée, le musée conserve l’atmosphère d’une maison habitée. Contrairement aux grands musées nationaux, il offre une expérience à taille humaine. Les espaces n’ont pas été conçus comme des salles d’exposition, mais comme des lieux de vie, ce qui confère à la visite une dimension intime et immersive. Par ailleurs, les collections, issues de nombreux pays, sont d’une grande richesse. Le musée abrite notamment la plus importante collection d’œuvres de la Renaissance Italienne en France après celle du Louvre.


Quels sont les publics qui visitent ce musée ?
Le public est majoritairement composé de visiteurs seniors, sensibles à l’art ancien, les œuvres les plus récentes datant de 1811. La moyenne d’âge se situe généralement autour de soixante ans.


Cela m’amène à la question suivante : Hannah Arendt analyse une « crise de la culture » qui vient notamment de la confusion entre culture et loisir, de la massification du public et de la perte de la transmission entre les générations. Comment constatez-vous ce phénomène au Musée Jacquemart-André ? Y a-t-il une évolution dans la fréquentation et, dans une certaine mesure, dans le niveau de culture des publics ?
Je ne partage pas ce constat que je trouve excessivement pessimiste. Ce que j’observe, au contraire, c’est que le beau continue d’exercer une attraction réelle. Lorsqu’on présente des œuvres de grande qualité, le public répond présent.
Ma vision est avant tout pragmatique : la question centrale est de savoir comment attirer les visiteurs. L’expérience montre que la réponse réside dans l’exigence esthétique et dans la mise en valeur d’œuvres authentiquement belles.


Quel rôle joue l’art selon vous dans la société contemporaine, marquée par
l’immédiateté et l’efficacité, alors que l’art suppose le temps long et une certaine
gratuité ?
Je ne crois pas que l’art soit gratuit ; il a toujours été efficace. Les artistes anciens étaient aussi des entrepreneurs. L’idée d’un art entièrement désintéressé est relativement récente et participe peut-être, en effet, de la crise évoquée précédemment. Historiquement, les artistes cherchaient à vendre leurs œuvres et à répondre aux attentes du public. Ils bénéficiaient de mécènes et de promoteurs. Vincent van Gogh lui-même a infléchi son style sous l’influence de son frère, attentif aux goûts de son époque. La finalité de l’art évolue à la fin du XIXᵉ siècle, notamment avec l’apparition de la photographie. Jusqu’alors, l’art remplissait des fonctions précises : représenter un individu, transmettre un enseignement religieux, proposer un modèle moral ou encore diffuser un
message politique. Au XXᵉ siècle, l’émergence de nouveaux moyens de diffusion modifie profondément son statut.

« Est beau ce qui est pleinement ce qu’il est »


Que faut-il selon vous comme dispositions pour apprécier la beauté ?
Définir la beauté est une tâche délicate. Jean Ousset, dans À la découverte du beau, rappelle que « est beau ce qui est pleinement ce qu’il est ». La beauté serait ainsi liée à la plénitude de l’être, ce qui lui confère une dimension objective et universelle. La disposition essentielle demeure cependant la contemplation : savoir prendre le temps d’observer. Or je constate que nombre de visiteurs lisent d’abord le cartel avant de regarder l’œuvre. Il conviendrait de retrouver une forme d’émerveillement immédiat.
Dans le salon de musique du musée, un petit portrait attire spontanément le regard par sa vivacité : il s’agit d’un Fragonard. Le talent s’impose d’emblée, indépendamment de la notoriété de l’artiste. L’œuvre parle d’elle-même.
Quant à l’art contemporain, il exige souvent une médiation explicative. Pourtant, il me semble essentiel de commencer par regarder l’œuvre pour elle-même.

Tête de vieillard, Jean-Honoré Fragonard (1732 – 1806), vers 1765, huile sur toile, 53 x 42 cm


L’exposition consacrée à Georges de La Tour rencontre un grand succès auprès du public, avec un prolongement jusqu’au 22 février. Comment expliquez-vous cet engouement ? Selon vous, qu’est-ce qui fait que l’œuvre de Georges de La Tour continue de toucher les visiteurs aujourd’hui ?
L’œuvre de Georges de La Tour possède une dimension profondément méditative. Elle se caractérise par une grande douceur : aucune agressivité ne s’en dégage. Ses compositions respirent la paix. Il n’a pas recours aux effets dramatiques que l’on trouve chez d’autres artistes. La lumière artificielle de la bougie crée une atmosphère de recueillement et invite à la contemplation. Cette intériorité confère à ses œuvres une dimension universelle, en résonance avec le
besoin permanent de l’homme de se recueillir.

Observez-vous des réactions particulières du public face à cette peinture si épurée et méditative ?

Me promenant régulièrement dans les salles, j’observe que les visiteurs s’arrêtent longuement devant certaines œuvres, notamment Le Nouveau-Né.

La composition est pourtant d’une grande simplicité : deux femmes et un enfant éclairé à la chandelle. Bien que le sujet soit religieux — il s’agit de la Vierge, de sainte Anne et de l’Enfant Jésus —, l’absence d’attributs traditionnels, comme les auréoles, rend la scène accessible à tous.

Le Nouveau-Né, Georges de La Tour, 1648

Le tableau touche par son humanité, indépendamment de toute appartenance confessionnelle. Il s’inscrit ainsi à rebours des logiques de fragmentation identitaire caractéristiques de notre époque.

Pour conclure, pourriez-vous partager une œuvre, une exposition ou un lieu culturel qui vous inspire particulièrement ?
Je tiens d’abord à préciser que je ne suis pas historien de l’art. Ma formation est scientifique et militaire : j’ai appris à diriger des hommes davantage qu’à analyser des œuvres. Mon regard est donc celui d’un amateur éclairé plutôt que d’un spécialiste. J’ai toutefois été particulièrement marqué par L’Épiphanie d’Augustin Frison-Roche, exposée temporairement au Collège des Bernardins. Cette œuvre, représentant l’adoration des mages, dégage une grande profondeur spirituelle et une intensité méditative qui m’ont profondément touché.

L’architecture constitue également un témoignage éloquent de la vision qu’une société porte sur l’homme. Les cathédrales comme Notre-Dame de Paris ou Notre-Dame de Chartres disent beaucoup de la civilisation médiévale. Plus récemment, la Sagrada Família de Gaudí manifeste une prise en compte explicite de la dimension spirituelle de l’homme.


À l’inverse, Le Corbusier a pu définir la maison comme une « machine à habiter », réduisant ainsi l’existence humaine à ses seules nécessités fonctionnelles. Or une maison est aussi un foyer, un lieu d’échanges et de culture. Omettre cette dimension spirituelle revient à proposer une conception incomplète de l’homme.





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Une réponse à « Entretien avec Christophe Beth. »

  1. Très beau témoignage sur le sens du service et la place du beau dans notre société. J’ai particulièrement apprécié la manière dont Christophe Beth montre que diriger le Musée Jacquemart-André, ce n’est pas seulement gérer un lieu, mais permettre une vraie rencontre entre le public et les œuvres. Son invitation à prendre le temps de contempler, notamment devant les tableaux de Georges de La Tour, est simple mais essentielle. Dans un monde où tout va vite, ce rappel à la lenteur et à l’émerveillement fait beaucoup de bien.

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